Author Archive | Grégoire Delacourt

Sous le licol de Pancol.

Ne fréquentant pas les réseaux sociaux, je n’en ai pas les codes — comme disait l’une de nos impayables députées et par là même acquittant mon ignorance —, aussi fus-je attiré par cette compilation de posts Insta et FB* de Katherine Pancol, d’autant qu’elle y commente les deux séjours qu’elle fit à Manhattan en 2024. 
La première chose frappante, c’est le style. Ne pas en avoir, surtout. Écrire comme on gouaille, comme on clopine, comme on renifle. Avoir du style mettrait de la distance, or il faut être à la place du follower pour qu’il puisse se mette à la vôtre. La deuxième, c’est la proximité. Toujours faire des clins d’œil, truffer son texte d’allusions friendly, de blagounettes, raconter qu’on rencontre des lectrices dans un café new-yorkais et qu’on répond aux messages. Donner de l’espoir, des adresses, des bons plans. La troisième, c’est la vitesse. Écrire, écrire, écrire — ou pondre, pondre, pondre. Occuper le terrain. Ne pas se relire sinon on s’apercevrait qu’on a pondu (page 120-121) : (…) mon amie Patricia, moitié suédoise, moitié française, moitié américaine, et que trois moitiés, pour faire un tout, ce n’est pas de la tarte. La quatrième, c’est penser que tout ce qu’on mange vaut une photo, tout ce qu’on regarde une photo, tout ce qu’on achète un commentaire et une photo et tout ce qu’on écrit, un livre. La cinquième, c’est rappeler qui on est. Distiller au moins quatre fois l’adresse de son site dans le livre. Mettre dans la confidence, parler de son prochain roman, en livrer des secrets — comme le prénom de l’héroïne (Sophie), une particularité (un grand nez) mais rien sur l’intrigue, surtout. La sixième enfin, susciter la compassion. Dire à quel point il est difficile de faire un livre, mais que pour vous, on se dépassera, se surpassera même, parce qu’on vous aime beaucoup, beaucoup.
Au regard de tout cela, et malgré que j’aime beaucoup, beaucoup Katherine, je crois, décidément, que ces réseaux sociaux ne sont pas pour moi.

*Sous les platanes de Manhattan, de Katherine Pancol, illustrations de Julia Gash, aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 4 novembre 2024.

Les gestes.

Comme l’espresso dans le formidable Le café suspendu qui servait de fil rouge entre les différents personnages, les différentes histoires, ce sont ici les gestes d’une arrière-grand-mère, d’un grand père, d’un père qui servent de petits cailloux dans ce nouveau roman* d’Amanda Sthers.
À l’occasion de l’adoption d’un petit colombien, un fils se souvient des gestes qui l’ont pétri, façonné, dressé, redressé — tout comme ceux qui lui ont été oubliés —, et c’est à travers eux que Hippolyte raconte à cet enfant « venu du ciel » l’histoire de sa désormais famille. 
D’une écriture fluide, puissante, Les gestes nous fait voyager d’Égypte en Italie, de Paris à Athènes et nous fait remonter et descendre le cours de la vie de cette famille flamboyante et pathétique à la fois, nous mène de la lumière de l’enfance à l’obscurité des larmes, nous révèle ce qui s’efface entre un père et un fils, pour finalement nous interroger sur ce que l’on perpétue, sur ce quoi nos mains sont capables de donner, de prendre, d’abîmer et d’aimer — et c’est dans l’incertitude de toutes ces réponses que se trouve le très élégant enchantement de cette geste littéraire.

*Les gestes, d’Amanda Sthers, aux éditions Stock. En librairie depuis le 8 janvier 2025.

Ce que dit Aurélie.

Avec ce premier roman, et avec élégance, Aurélie Dye-Pellisson nous raconte l’émigration d’un frère et d’une sœur partant rejoindre leurs frères aînés en Californie. On est à l’aube du vingtième siècle et l’Amérique est alors un rêve d’indépendance et un espoir de réussite ; une poursuite du bonheur. Bien sûr, et c’est là la trajectoire habile de ce roman, rien n’est jamais comme dans les cartes postales ou les livres : les décors sont parfois trompeurs et l’amour roublard, souvent cruel. Il y aura donc des trahisons, des déceptions et quelques sévères engloutissements.
Mais le plus touchant dans cette vaste aventure qui nous mène de Champsaur à San Francisco jusqu’au Yukon, c’est celle que semble accomplir Aurélie elle-même à travers son personnage de Zélie — à savoir un voyage vers l’écriture. 
Car c’est vers cela que tend tout le livre : la naissance d’une écrivaine, comme d’aucuns vécurent « la naissance d’une nation ». Une naissance ici sans cri, « Les mots ne font pas de bruit en venant au monde », écrit-elle page 57, une naissance comme une évidence, comme une source joyeuse, « Rien ne se dérobe aux mots » ajoute-t-elle page 184, dans un soupir qui ressemble à la liberté enfin conquise. 
Avec Ce que l’océan ne dira jamais, Aurélie-Zélie chante son amour de la littérature et nous invite à assister, heureux, à son abordage d’une terre sillonnée de si jolis mots qu’elle nous promet bien d’autres passionnants voyages d’écrivain. 

*Ce que l’océan ne dira jamais, d’Aurélie Dye-Pellisson, aux éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie le 13 mars 2025.

Méfiance.

Surtout, méfiez-vous du bandeau sur le nouveau roman* de Xavier de Moulins. Une femme en imper, une Ford Mustang 65 ou 66, un parking de bord de mer et voilà, vous pensez à un Lelouch, un homme, une femme, un tourbillon. Or c’est davantage un Sautet que nous livre ici Xavier ; un Sautet grave comme Les choses de la vie, grave comme une rencontre qui se défait, un amour qui s’épuise.
La virtuosité plutôt que le virevolté.
Avec Refaire l’amour (quel beau titre), on est au cœur des fantômes de l’auteur : une maison de famille, des souvenirs heureux, des fissures et surtout son obsession du couple dans ce qu’il peut ne pas durer. 
Ici, vingt-cinq ans de mariage, trois filles, et soudain la déflagration : le mari au prénom d’un arbre du sud, un arbre résistant aux plus effrayantes tempêtes, au plus violent des mistrals, se fait emporter par la jeunesse d’une femme, par « la grâce, la puissance des débuts » (page 174), et voilà le chaos. 
Voilà le froid. Voilà l’hiver des corps.
Refaire l’amour est le déchirant livre du deuil de l’amour et conséquemment, de la renaissance de l’amour.

*Refaire l’amour, de Xavier de Moulins, aux éditions Flammarion. En librairie à partir du 5 mars 2025.

Vers la joie.

Revoici Laurence Tardieu avec un texte* qui lui ressemble profondément — beau, élégant et précieux.
Vers la joie évoque la leucémie de son petit garçon, sa rémission, mais surtout, et c’est ce surtout qui compte, les empêchements collatéraux que la maladie du fils a occasionnée sur la mère. Si le temps de la lutte a été innommable, écrit-elle, le temps de l’après-lutte l’est tout autant.
Et ils sont là, la beauté, l’élégance et la préciosité de ce texte ; dans cet effondrement souvent tu, dans cette dégringolade de soi en son propre corps, dans le désaxement dans sa propre temporalité, lorsque le passé ne raconte soudain plus la même chose et que le futur n’a pas vraiment de sens. Alors lentement, par la grâce de l’écriture, par cette foi immense que Laurence porte en elle, jusqu’à l’aveuglement — et certains aveuglements montrent, indiquent — elle essaie de remonter la pente, de retrouver l’odeur des choses, la couleur verte d’une herbe d’enfance, la taille de la main d’une mère à l’aune de sa main de petite fille. 
Désespérément retrouver la joie.
Il y a un mot dans ce magnifique livre qui résume à lui seul cette remontée des abysses, précisément un verbe, mais tellement banal, tellement anodin et galvaudé qu’il faut être fort vigilent pour l’apercevoir, audacieux pour le retenir et longanime pour le laisser infuser en nous, jusqu’à ce qu’il nous éclaire et nous éclaire le monde. C’est aimer.

*Vers la joiede Laurence Tardieu, aux éditions Robert Laffont. En librairie depuis le 9 janvier 2025.

Samedi 12 avril 2025.

Retrouvailles, dans le cadre du Festival du Livre de Paris, avec Karina Hocine, l’épatante éditrice de mes huit premiers livres, en compagnie du brillant Mohammad Aïssaoui, pour une heure de discussion autour d’un des sujets les plus délicats. Se faire publier.
11 heures. Grand Palais, scène Eiffel.