Author Archive | Grégoire Delacourt

Les poèmes sont des petites personnes, dit le poète.

Voici deux recueils* d’Yves Durlin, poète envers et contre tout, toujours debout, dans la tempête des images retouchées, trafiquées, des fakes news et autres oursins dans la douceur perdue du monde. Depuis plus de quarante ans, Yves trace ses sillons de mots sur le champ des pages, le soc de sa plume cogne parfois sur une pierre enfouie et les voilà qui font des étincelles, comme celle-ci, magistrale, Aime la vie. Mais prend garde, extraite de son poème « Les choses ». Celle-ci encore, Y a-t-il quelque chose de nouveau au bout du chemin ? Ces petites personnes, comme il appelle ses poèmes, se baladent sous nos yeux, nous donnent à voir les arrière-cours du cœur, les cintres des âmes, sans jamais porter aucun jugement sur nos misères d’hommes, juste en nous les faisant aimer davantage.
Lisez Yves, écoutez ses petits bonshommes — un par jour, c’est aussi bon pour le cœur que cinq fruits et légumes pour le corps.

*Silex et L’aliberté, recueils de poésie de Yves Durlin, aux éditions Bookless. En librairie pour le premier depuis juin 2020 et pour le second depuis novembre 2021.

La liste de ses envies.

Avide (adj) : Qui désire quelque chose avec voracité, dit Le Larousse, et donne comme exemple : « Un requin avide d’une nouvelle proie ». 
Le requin, ici, c’est Ève, une jeune femme qui n’aime plus sa job (job, nom féminin, on est au Canada), qui chiâle le coût des choses et s’en va participer à la chasse au trésor organisée par une riche collectionneuse d’art qui souhaite promouvoir le plein air. La voilà donc à parcourir les parcs nationaux, l’œil aux aguets, pour tenter de remporter le grisby d’un million de dollars canadiens (670 000 euros environ), lesquels changeraient singulièrement sa life. 
Mais Ève n’est pas seule dans cette quête, il y a des filous, des margoulins et des dangereux. Il y a Jade aussi, un ange dont elle tombe en amour. Et une renarde, comme dans le Petit Prince.
Myriam Vincent nous offre ici*, dans une écriture qui s’écoute et que j’adore**, un conte jubilatoire et moderne sur la liste de nos envies (oui, oui), doublé d’une fable cruelle sur nous-mêmes, car entre l’amour et le pognon, on jure tous qu’on choisirait l’amour… jusqu’au jour où on tombe sur le pognon.

*Avide, de Myriam Vincent, aux éditions Les Poètes de Brousse à Montréal. En librairie depuis le 13 mai 2024.
**Exemple, page 291 : « Oui, oui ! C’est juste que t’sais, des fois, on raconte quelque chose, pis en le mettant en récit, ben on trafique des trucs, t’sais, pour que ce soit plus court ou compréhensible ou punché… Pis après c’est de cette version-là dont on se rappelle, mais c’est pas une version objective, t’ais ? »

Rouge sang.

Voilà des années que je lis Grangé et le considère comme un auteur absolument remarquable. Certes, il a choisi la famille du thriller mais, à l’instar d’un Lawrence Block et surtout d’un Gregory McDonald, l’a privilégiée pour sonder au plus près la noirceur de nos âmes. 
On n’y échappe pas dans ce nouveau roman* qui nous décrit un Paris sous la coupe d’un Mai 68 plus brûlant que le meilleur des reportages et où, pendant que des rêveurs jettent des pavé sans jamais y découvrir la plage en dessous, un assassin éventre monstrueusement quelques jeunes filles. 
Et voici qu’une enquête démarre, puissante et terrifiante, comme toujours chez lui, avec un flic comme on les aime : cassé, intuitif, sauvage, dans une quête du tueur qui est toujours une quête de soi, de nos propres démons.
Avec Rouge Karma, Grangé nous emmène de Paris à Bombay (et nous en fait voir l’hallucinante vérité) dans un rythme, et surtout une écriture, formidables.
Et, comme le Maître a du bon goût, et beaucoup d’esprit, il se paye le luxe de quelques traits d’humour, ce qui en fait un livre définitivement épatant.

*Rouge Karma, de Jean-Christophe Grangé, aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 3 mai 2023, et au Livre de Poche depuis le 15 mai 2024.

Frank Piazzolla.

Dans le Buenos Aires des années noires, années du Proceso de Reorganización Nacional, une avocate, militante des droits humains, se fait buter d’une balle en plein cœur, alors qu’elle se promène avec sa fille, Lola, sept ans. 
Convaincu que sa fille et lui sont les prochains sur la liste, son père décide alors de fuir en France. Les voilà débarquant dans la Bassin d’Arcachon.
Nous sommes en 1982. Ici, Philippe Lavil chante Il tape sur des bambous pendant qu’en Argentine, on tape sur la gueule de tout ce qui l’ouvre.
Et c’est sur fond de cette période d’une incroyable violence que Frank nous revient avec un très beau livre*, plein de fureur, de sang, de chair et d’amour, tel une entêtante partition de tango, un Piazzolla majeur, une danse de vie et de mort, de désir et de pleurs. 
Les Silences de Buenos Aires tient à la fois du roman de guerre et du roman d’amour, de la sauvagerie et de la douceur— et sans doute faut-il que tant de sang ruisselle dans la poussière des rues d’un pays pour qu’on laisse enfin celui d’un cœur pur qui bat irriguer le cœur du monde et y apporter un peu de paix. 
Les livres ne sauvent aujourd’hui hélas plus le monde, mais assurément celui-ci peut, pour un instant encore, nous le rendre plus beau. Alors merci.

*Les Silences de Buenos Aires, de Frank Andriat, aux éditions F. Deville, collection Œuvre au rouge. En librairie depuis le 15 octobre 2024.

Vendredi 29, samedi 30 novembre et dimanche 1 décembre 2024.

« Je reviendrai à Montréal/Dans un Boeing bleu de mer/J’ai besoin de revoir l’hiver/Et ses aurores boréales » chantait Robert Charlebois en 1976 ; eh bien, ça y est, je reviens enfin dans ce Salon du Livre que j’aime tant, pour y présenter Jocelyne et sa seconde liste d’envies et vous y retrouver.
Tous mes jours et heures de présence ici, et ci-dessous.
Salon du Livre de Montréal, Palais des Congrès, du 27 novembre au 1er décembre 2024.