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La joie, nf.

Le petit Robert dit d’elle qu’elle est une émotion agréable, un sentiment exaltant ressenti par toute la conscience. On parle alors de joie intense.
La petite Lorraine est plus précise. 
Elle raconte d’elle qu’elle est l’art de s’écouter, de sortir de sentiers battus et fournit comme exemple quatre voyageurs qui quittent leur train à une autre gare que celle prévue.
Elle précise qu’elle est cette capacité de s’ouvrir à l’autre, mais aussi de le laisser entrer en nous.
Elle affirme qu’on n’est complet qu’ensemble parce que c’est la seule façon de transformer l’ombre en lumière et les chagrins en espérances.
Elle se hasarde à prétendre qu’elle est aussi un lieu, et de préférence une île — elle cite Groix où elle vit, mais on peut tout aussi bien imaginer Les Marquises, Sainte-Lucie ou Santorin. Et pour ce faire, elle nous donne, à titre d’exemple, ces quatre voyageurs (ainsi qu’un chien au nom joyeux de Crépaleuf), qui y accostent et y découvrent en eux quelque chose de plus grand qu’eux, dans l’esprit de ces voyages qui vous changent à jamais et font de vous une destination.
Quant à moi, je la définirais comme l’action de prendre le dernier livre* de Lorraine Fouchet et de s’installer confortablement, de préférence au jardin, dans les premières tiédeurs printanières, peut-être de s’accompagner d’un verre de bon vin ou d’un thé vert (si c’est le matin), et de prendre cet aller simple et irréversible pour la joie.

*Aller simple pour la joie, de Lorraine Fouchet, aux éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie le 3 avril 2025. Dédicace ce jour-là à partir de 18 heures à la librairie Gallimard, 15 boulevard Raspail, Paris 7.

Sous le licol de Pancol.

Ne fréquentant pas les réseaux sociaux, je n’en ai pas les codes — comme disait l’une de nos impayables députées et par là même acquittant mon ignorance —, aussi fus-je attiré par cette compilation de posts Insta et FB* de Katherine Pancol, d’autant qu’elle y commente les deux séjours qu’elle fit à Manhattan en 2024. 
La première chose frappante, c’est le style. Ne pas en avoir, surtout. Écrire comme on gouaille, comme on clopine, comme on renifle. Avoir du style mettrait de la distance, or il faut être à la place du follower pour qu’il puisse se mette à la vôtre. La deuxième, c’est la proximité. Toujours faire des clins d’œil, truffer son texte d’allusions friendly, de blagounettes, raconter qu’on rencontre des lectrices dans un café new-yorkais et qu’on répond aux messages. Donner de l’espoir, des adresses, des bons plans. La troisième, c’est la vitesse. Écrire, écrire, écrire — ou pondre, pondre, pondre. Occuper le terrain. Ne pas se relire sinon on s’apercevrait qu’on a pondu (page 120-121) : (…) mon amie Patricia, moitié suédoise, moitié française, moitié américaine, et que trois moitiés, pour faire un tout, ce n’est pas de la tarte. La quatrième, c’est penser que tout ce qu’on mange vaut une photo, tout ce qu’on regarde une photo, tout ce qu’on achète un commentaire et une photo et tout ce qu’on écrit, un livre. La cinquième, c’est rappeler qui on est. Distiller au moins quatre fois l’adresse de son site dans le livre. Mettre dans la confidence, parler de son prochain roman, en livrer des secrets — comme le prénom de l’héroïne (Sophie), une particularité (un grand nez) mais rien sur l’intrigue, surtout. La sixième enfin, susciter la compassion. Dire à quel point il est difficile de faire un livre, mais que pour vous, on se dépassera, se surpassera même, parce qu’on vous aime beaucoup, beaucoup.
Au regard de tout cela, et malgré que j’aime beaucoup, beaucoup Katherine, je crois, décidément, que ces réseaux sociaux ne sont pas pour moi.

*Sous les platanes de Manhattan, de Katherine Pancol, illustrations de Julia Gash, aux éditions Albin Michel. En librairie depuis le 4 novembre 2024.

Les gestes.

Comme l’espresso dans le formidable Le café suspendu qui servait de fil rouge entre les différents personnages, les différentes histoires, ce sont ici les gestes d’une arrière-grand-mère, d’un grand père, d’un père qui servent de petits cailloux dans ce nouveau roman* d’Amanda Sthers.
À l’occasion de l’adoption d’un petit colombien, un fils se souvient des gestes qui l’ont pétri, façonné, dressé, redressé — tout comme ceux qui lui ont été oubliés —, et c’est à travers eux que Hippolyte raconte à cet enfant « venu du ciel » l’histoire de sa désormais famille. 
D’une écriture fluide, puissante, Les gestes nous fait voyager d’Égypte en Italie, de Paris à Athènes et nous fait remonter et descendre le cours de la vie de cette famille flamboyante et pathétique à la fois, nous mène de la lumière de l’enfance à l’obscurité des larmes, nous révèle ce qui s’efface entre un père et un fils, pour finalement nous interroger sur ce que l’on perpétue, sur ce quoi nos mains sont capables de donner, de prendre, d’abîmer et d’aimer — et c’est dans l’incertitude de toutes ces réponses que se trouve le très élégant enchantement de cette geste littéraire.

*Les gestes, d’Amanda Sthers, aux éditions Stock. En librairie depuis le 8 janvier 2025.

Ce que dit Aurélie.

Avec ce premier roman, et avec élégance, Aurélie Dye-Pellisson nous raconte l’émigration d’un frère et d’une sœur partant rejoindre leurs frères aînés en Californie. On est à l’aube du vingtième siècle et l’Amérique est alors un rêve d’indépendance et un espoir de réussite ; une poursuite du bonheur. Bien sûr, et c’est là la trajectoire habile de ce roman, rien n’est jamais comme dans les cartes postales ou les livres : les décors sont parfois trompeurs et l’amour roublard, souvent cruel. Il y aura donc des trahisons, des déceptions et quelques sévères engloutissements.
Mais le plus touchant dans cette vaste aventure qui nous mène de Champsaur à San Francisco jusqu’au Yukon, c’est celle que semble accomplir Aurélie elle-même à travers son personnage de Zélie — à savoir un voyage vers l’écriture. 
Car c’est vers cela que tend tout le livre : la naissance d’une écrivaine, comme d’aucuns vécurent « la naissance d’une nation ». Une naissance ici sans cri, « Les mots ne font pas de bruit en venant au monde », écrit-elle page 57, une naissance comme une évidence, comme une source joyeuse, « Rien ne se dérobe aux mots » ajoute-t-elle page 184, dans un soupir qui ressemble à la liberté enfin conquise. 
Avec Ce que l’océan ne dira jamais, Aurélie-Zélie chante son amour de la littérature et nous invite à assister, heureux, à son abordage d’une terre sillonnée de si jolis mots qu’elle nous promet bien d’autres passionnants voyages d’écrivain. 

*Ce que l’océan ne dira jamais, d’Aurélie Dye-Pellisson, aux éditions Héloïse d’Ormesson. En librairie le 13 mars 2025.

Méfiance.

Surtout, méfiez-vous du bandeau sur le nouveau roman* de Xavier de Moulins. Une femme en imper, une Ford Mustang 65 ou 66, un parking de bord de mer et voilà, vous pensez à un Lelouch, un homme, une femme, un tourbillon. Or c’est davantage un Sautet que nous livre ici Xavier ; un Sautet grave comme Les choses de la vie, grave comme une rencontre qui se défait, un amour qui s’épuise.
La virtuosité plutôt que le virevolté.
Avec Refaire l’amour (quel beau titre), on est au cœur des fantômes de l’auteur : une maison de famille, des souvenirs heureux, des fissures et surtout son obsession du couple dans ce qu’il peut ne pas durer. 
Ici, vingt-cinq ans de mariage, trois filles, et soudain la déflagration : le mari au prénom d’un arbre du sud, un arbre résistant aux plus effrayantes tempêtes, au plus violent des mistrals, se fait emporter par la jeunesse d’une femme, par « la grâce, la puissance des débuts » (page 174), et voilà le chaos. 
Voilà le froid. Voilà l’hiver des corps.
Refaire l’amour est le déchirant livre du deuil de l’amour et conséquemment, de la renaissance de l’amour.

*Refaire l’amour, de Xavier de Moulins, aux éditions Flammarion. En librairie à partir du 5 mars 2025.

Vers la joie.

Revoici Laurence Tardieu avec un texte* qui lui ressemble profondément — beau, élégant et précieux.
Vers la joie évoque la leucémie de son petit garçon, sa rémission, mais surtout, et c’est ce surtout qui compte, les empêchements collatéraux que la maladie du fils a occasionnée sur la mère. Si le temps de la lutte a été innommable, écrit-elle, le temps de l’après-lutte l’est tout autant.
Et ils sont là, la beauté, l’élégance et la préciosité de ce texte ; dans cet effondrement souvent tu, dans cette dégringolade de soi en son propre corps, dans le désaxement dans sa propre temporalité, lorsque le passé ne raconte soudain plus la même chose et que le futur n’a pas vraiment de sens. Alors lentement, par la grâce de l’écriture, par cette foi immense que Laurence porte en elle, jusqu’à l’aveuglement — et certains aveuglements montrent, indiquent — elle essaie de remonter la pente, de retrouver l’odeur des choses, la couleur verte d’une herbe d’enfance, la taille de la main d’une mère à l’aune de sa main de petite fille. 
Désespérément retrouver la joie.
Il y a un mot dans ce magnifique livre qui résume à lui seul cette remontée des abysses, précisément un verbe, mais tellement banal, tellement anodin et galvaudé qu’il faut être fort vigilent pour l’apercevoir, audacieux pour le retenir et longanime pour le laisser infuser en nous, jusqu’à ce qu’il nous éclaire et nous éclaire le monde. C’est aimer.

*Vers la joiede Laurence Tardieu, aux éditions Robert Laffont. En librairie depuis le 9 janvier 2025.

Chronique d’une mort annoncée.

Fidèle à son habitude de brouiller les genres, et de nous revenir à chaque fois avec un livre différent, Amélie Antoine nous offre ici* un délicat roman sur la fin d’une vie.
La vie d’une mère.
Cette fin qui fait se retourner sur le chemin parcouru, sur les joies, les ratages, les amours joyeuses, les amours manqués, les admirations inoubliables.
Et sa fille.
Car au moment du départ se pose évidemment la question de ce qu’on laisse de soi à cette chair sortie de la sienne, ce qu’on donne au cœur façonné, ce qu’on transmet à la vie pétrie de ses mains.
De là-haut raconte sans pathos ce départ volontaire face à la maladie qui gagne, au corps qui s’échappe ; ce moment très particulier qui fait dire à l’héroïne : « J’ai aimé ma vie et je veux en finir avant de la détester ».
Voici un joli caillou romanesque à l’édifice de cette réflexion complexe sur le choix de la fin d’une vie.
Du jour qu’on éteint.
Du noir qu’on fait.
Et c’est lumineux.

*De là-haut, d’Amélie Antoine, aux éditions Le Muscadier. En librairie depuis le 16 janvier 2025.

Comme dans la vie.

Voici un petit livre* (80 pages) absolument jubilatoire. Écrit par un type qui a furieusement roulé sa bosse dans le cinoche, qui, les jours de tempête, redessine le monde au pastel, et s’éclate toujours autant sur scène avec son groupe de vieux rockeurs, Comme au ciné nous raconte la mésaventure de Léon, producteur, qui découvre que le film qu’il produit est une énorme merde et décide de le faire réécrire, retourner et remonter.
L’idée formidable de Jean-Michel Weil est d’opposer le monde du cinéma au monde réel, mais surtout, d’y adjoindre les notes hilarantes de la production, tantôt à la mise en scène, tantôt à la régie.
En le dévorant, j’y ai vu une satire inoubliable de nos politiciens qui nous promettent tous des jours meilleurs et ne voient jamais nos années de boue ; ces bonimenteurs qui nous font les poches pour remplir les leurs, de quelque bord soient-ils, jusqu’à la nausée — faut dire que la soupe est bonne quand elle est gratos.
Aussi, je ne peux que vous conseiller de lire et de savourer ce petit trésor, puis de l’envoyer à votre député en le priant d’arrêter de nous prendre pour des cons.

*Comme au ciné, de Jean-Michel Weil, aux éditions Edilivre. En vente depuis novembre 2024.